3 grands films italiens, 3 versions de Pinocchio, adaptées de
« Les aventures de Pinocchio, histoire d’un pantin » de Carlo Collodi

Vendredi 17 Mai, 18h
Espace Associatif 40 rue Charles Silvestre (niveau -1)
Participation: 7€, adhérents 5€, réduit 3€
Il existait déjà pour la télévision ou le grand écran plus d’une dizaine d’adaptations des aventures de Pinocchio au moment où trois grands réalisateurs italiens, Comencini, Benigni et Garrone se sont mis sur les rangs. Pourquoi se lancer alors dans une énième version cinématographique du livre de Collodi ?
Une constatation s’impose : l’adaptation est une pratique courante au cinéma surtout si le livre s’avère un succès, si l’histoire est suffisamment captivante, étonnante. Tel est le cas du roman-jeunesse de Collodi Les aventures de Pinocchio, histoire d’un pantin. Du coup, réalisateurs, producteurs, investisseurs du film tablent sur le fait que leurs futurs spectateurs seront ces mêmes lecteurs qui ont apprécié l’œuvre écrite.
Le succès du livre s’est imposé immédiatement lorsqu’en 1881 Carlo Lorenzi publie sous son nom de plume Collodi (village natal de sa mère), l’Histoire d’une marionnette, un feuilleton en 15 épisodes qui paraît dans le Giornale per i bambini..
Suite aux protestations véhémentes de ses petits lecteurs terriblement déçus par le dernier chapitre qui se terminait par la pendaison de Pinocchio, I’écrivain « corrigera sa copie ». Il fera ressusciter le pantin et rajoutera 16 autres épisodes jusqu’au dénouement final bien moins sombre.
En 1883, la maison d’édition Paggi publiera en volume Les avventure di Pinocchio. Storia di un burattino. illustré par Enrico Mazzanti. Daniela Marcheschi fait remarquer que l’éditeur n’avait versé que 500 lires à l’auteur. « On ne s’attend pas à une forte demande pour ce livre de lecture amusante » lui avait-il affirmé.
Depuis, le roman a été lu dans le monde entier, il a été traduit dans toutes les langues européennes ainsi qu’en swahili, en assamais et en papiamento !
Cette histoire de pantin devenu un mythe populaire par-delà les frontières, est entré en résonnance avec la sensibilité de Comencini, Benigni et Garrone qui ont décidé d’en faire une adaptation pour le cinéma.
Rien de surprenant pour Luigi Comencini qui, au cours de sa longue carrière cinématographique, s’est toujours penché avec une grande sensibilité sur le monde de l’enfance. Il suffit de se remémorer L’incompris en 1966 et un documentaire I bambini e noi en 1970 pour la RAI. Le jeune Domenico Santoro vu à l’écran dans cette enquête tiendra d’ailleurs le rôle de Lucignolo en 1972 dans son film Pinocchio.
En ce qui concerne Benigni, ses motivations sont claires. « Ma maman ne savait pas lire, révèle-t-il, mais elle me racontait des bouts de Pinocchio et de la Divine comédie. Moi je confondais Pinocchio avec Dante à cause du long nez » Dans un interview, il fait aussi allusion à l’héritage de Fellini pour lequel il avait joué dans son dernier film La voce de la luna. « Federico m’appelait p’tit Pinocchio’, il m’a même dessiné comme un Pinocchio. –Tu le feras à toi tout seul, Robertino-, ça été sa dernière phrase avant de mourir. Je voulais faire Pinocchio depuis 20 ans, encore un an et j’aurais pu faire Geppetto ! »
Qu’à cela ne tienne ! C’est le rôle qu’offre Matteo Garrone à Benigni 17 ans plus tard, en 2019, dans sa propre adaptation du classique de Carlo Collodi. Après la violence de Dogman et de Gomorra interdits aux enfants on pourrait s’étonner que le réalisateur ait voulu signer un conte merveilleux pour eux.
Ses propos recueillis par Giuseppe Videtti pour le magazine Venerdi di Republica en novembre 2019 nous éclairent quelque peu.
« Pinocchio m’a toujours accompagné depuis 45 ans, si nous partons de mes dessins d’enfant où la marionnette figurait parfois. Pendant mes travaux préparatoires pour le film, j’ai retrouvé des planches en couleur qui ont l’air d’un story-board bariolé où Pinocchio sautille vers une maison rouge au toit rouge et au soleil immense. Les revoir était incroyable : on dirait la finale de mon film. L’idée du film s’est concrétisée après Tale of tales. J’ai commencé mon voyage dans le surnaturel, des histoires où le réel se mêle au fantastique. »
Certes, les trois réalisateurs demeurent fidèles à l’œuvre initiale de Collodi.
En visionnant chacune des versions de Pinocchio proposées par Comencini, Benigni et Garrone, on suit aisément les principales péripéties du pantin telles que racontées chronologiquement par l’écrivain. Dans chaque film on retrouve une fée et un grillon-parlant, Pinocchio est confronté à Mangefeu, il fait une rencontre néfaste avec le chat et le renard qui le pendront, il est sauvé par la fée, transformé plus tard en âne et fêtera ses retrouvailles avec son père Geppetto dans le ventre d’un requin. La personnalité de la marionnette chez Comencini, Benigni et Garrone reste également identique à celle définie par Collodi dans son livre : le pantin n’en fait qu’à « sa tête de bois », il accumule les bêtises sous le coup de l’impulsivité et de la naïveté, il est influençable, il préfère l’école buissonnière et son nez s’allonge démesurément quand il ment. Caractéristique devenue incontournable et qui a forgé une fois pour toutes l’identité de Pinocchio depuis le succès de la première version animée de Walt Disney en 1940. Il est d’ailleurs à remarquer que dans le livre de Collodi, le mensonge n’est qu’un des traits de caractère attribué au personnage de Pinocchio et son nez ne s’agrandit pas à tout bout de champ !
Fidélité ou trahison ?
Si les trois réalisateurs italiens ne se sont pas plus attardés que Collodi sur l’appendice nasal à géométrie variable du pantin et ont respecté les évènements les plus marquants de son roman-jeunesse, force est de se rendre compte qu’ils ont supprimé ou renforcé dans leur adaptation certains personnages secondaires du livre. Ils ont passé sous silence des chapitres entiers et ont même mis en scène des situations et des évènements qui n’existent pas dans le roman. Chacun propose une vision différente du cadre dans lequel se déroule le récit, l’aspect physique de Geppetto et de Pinocchio varie considérablement d’un film à l’autre, les relations père/fils ne sont pas établies de la même façon et la fée bleue ne joue pas un rôle similaire d’une version à l’autre.
En fait, ces disparités traduisent le regard et le jugement tout personnel de chaque réalisateur a porté sur les propos « sérieux » sous-tendus dans le livre de Collodi.
Car au-delà d’un récit divertissant pour la jeunesse, comme le remarque avec justesse Comencini, « Pinocchio, c'est une histoire sur un enfant raconté pour des adultes. »
À travers les aventures de son petit héros, l’écrivain évoque en effet la pauvreté rurale de la Toscane au 19ᵉ siècle, avec son lot de cruautés et de misères. (La faim est toujours présente dans les chapitres. Pour Pinocchio pas d’autre alternative que « manger ou être mangé ») L’écrivain dénonce aussi le statut de l’enfant exploité par les adultes, victime de leur cupidité ou de leur cynisme, de l’injustice. Il livre sa vision de l’autorité parentale, de l’école, seule porte de salut pour contrer la dureté de la vie pour tous ceux qui tentent de survivre sans avoir reçu d’éducation.
Luigi Comencini, lui sera particulièrement sensible à l’amour paternel de Geppetto pour Pinocchio et ne partagera pas la vision de Collodi sur l’autorité parentale. Roberto Benigni mettra en valeur la joie de vivre du personnage principal, sa transgression de l’ordre établi, son bonheur d’être libre. Quant à Matteo Garrone, il privilégiera un monde sombre dans lequel la survie s’avère terriblement difficile.
Trois films très contrastés sur les aventures de Pinocchio trois adaptations ! Chaque réalisateur aura créé son propre univers en mélangeant le sien à celui de l’écrivain.
L’analyse comparative de quelques extraits des films de Comencini, Benigni et Garrone, nous permettra de mettre en lumière toute la créativité de « l’acte d’adapter » par rapport au texte initial. On verra combien le point de vue personnel de chacun des réalisateurs italiens enrichit l’œuvre écrite de Carlo Collodi pour que l’émotion suscitée par la lecture du roman-jeunesse soit à la hauteur de celle éprouvée par le spectateur.
Martine Leonetti
